Les conséquences de la nouvelle réforme du travail en Argentine

Le 11 février 2026 le gouvernement libertarien de Milei s’est lancé au Parlement dans une attaque fatale contre le peuple argentin avec un projet de nouvelle loi sur la réforme du travail.

Les différentes centrales (CTA, ATE, UOM) et plus de 20 autres organisations syndicales représentant les ouvriers de l’éducation, de la métallurgie, du textile, de la banque, des transports, des artistes, des journalistes, des travailleurs indépenants, des mouvements sociaux et de quartier, des étudiants, des partis de gauche, etc. ont organisé une manifestation gigantesque, à Buenos Aires de la Plaza de Mayo au Congrès national, et à travers tout le pays, y compris à Córdoba et Rosario, pour tenter d’empêcher son approbation au Sénat. Les parlementaires officiels à la tronçonneuse et les gouverneurs subalternes ou soudoyés, qui s’agenouillent et soumettent les droits et la survie des travailleurs à la réception de fonds budgétaires pour les provinces (États) n’ont aucune honte. Avec 42 voix contre 30 pour l’opposition, la loi fut approuvée à la première Chambre. La semaine prochaine, elle ira à la Chambre des députés.

Les organisations syndicales définissent cette réforme du travail comme « régressive, flexible et précaire, contraire aux droits déjà acquis » par les travailleurs. En résumé, cette réforme est façonnée par la concentration capitaliste-financière internationale, et par de grandes entreprises alliées au colonisateur du Nord et son délire de guerre mondiale :

– Rendre les vacances et les horaires de travail plus flexibles et éliminer les heures supplémentaires.

– Autoriser les licenciements sans cause valable et réduire l’indemnité de départ ; cela réduit les coûts du licenciement au bénéfice des employeurs.

– Limiter les ajustements salariaux par l’inflation.

– Pénaliser les travailleurs souffrant de problèmes de santé (changement de catégorie professionnelle et réduction de salaire).

Le président de l’Association latino-américaine des avocats du travail, Matias Cremonte, a déclaré : « La première chose que nous devons dire, c’est que ce projet repose sur une fausse prémisse. Ce qu’affirme le gouvernement argentin est un gros mensonge : il dit qu’il est nécessaire de générer des emplois enregistrés pour que l’économie s’accroisse, d’encourager l’embauche. Mais en réalité, c’est une loi qui retire de nombreux droits aux travailleurs… Il y a une certaine contradiction dans le fait que cette réforme du travail qui, selon le gouvernement, vise à créer des emplois, commence par faciliter les licenciements ». C’est l’attaque la plus forte contre les organisations syndicales depuis la dictature.

Aperçu de la situation

La « tronçonneuse » économique de ces deux années, en plus des coupes de budgets des secteurs publics de l’éducation, des sciences, de la culture et de la santé, a entraîné une chute quasi quotidienne des PME (petites et moyennes entreprises), notamment en raison de la baisse de la consommation intérieure. C’est à peu près 30 entreprises qui ferment chaque jour et un emploi qui se perd à chaque minute. Soutenir les hommes d’affaires avec cette réforme du travail, pour éviter les causes et les effets de l’effondrement de l’industrie et du commerce, a des ambitions à courte vue. La déclaration du ministre de l’Économie pro-américain et du FMI, selon laquelle il préfère acheter ses chemises aux États-Unis, révèle un mépris pour l’industrie argentine et la nation, alors que 460 entreprises textiles ont fermé leurs portes sous l’administration Milei-Caputo.

Selon le CEPA (Centre d’économie politique argentine), de novembre 2023 à juillet 2025 avec le gouvernement Milei, le secteur de la construction et de l’industrie a perdu plus de 253 000 emplois. Avec la Loi fondamentale décrétée l’an dernier, près de 80 fonctionnaires de l’État ont été licenciés par jour. Les données indiquent qu’en 2025 la pauvreté a atteint environ 44 % de la population, sans parler des 30 % qui sont tombés dans l’indigence. C’est un revers fatal si on compare la situation à la période kirchneriste qui avait guéri les blessures de l’explosion sociale de 2001. L’agence officielle de statistiques du gouvernement, l’INDEC, vient de révéler une crise majeure avec la démission de son directeur, révélant des pressions et des manipulations politiques de la part du gouvernement et de son ministre de l’Économie, Luis Caputo, pour dissimuler les chiffres réels de l’inflation.

Cependant, la vérité ne réside pas seulement dans les chiffres, mais dans la vie réelle. L’augmentation incontrôlée du prix du panier alimentaire de base a atteint 5,8 % en janvier, la même chose pour les transports, les loyers, le gaz et les services énergétiques, internet et la téléphonie, avec une économie dépendante du dollar. Les familles se plaignent qu’à partir du 15 de chaque mois elles se retrouvent déjà dans le négatif. La classe moyenne s’appauvrit avec des dettes de cartes de crédit impayées. Selon un rapport de la CTA, le besoin d’un second emploi a augmenté, incluant un travail précaire comme par exemple chauffeur de taxi Uber ou livreur à moto. Dans ce contexte la protestation de la police d’État de Rosario explose. Acteurs face à une position inhumaine et rigide, avec un salaire misérable, plus de 19 jeunes policiers se sont suicidés dans le pays ces derniers mois.

Le génocide n’est pas seulement le produit de bombes. La faim est mortelle. Lorsque les retraités ne reçoivent pas assez de nourriture, ils quittent la vie avant le temps qu’ils méritent, lorsque les personnes handicapées voient leurs droits légaux (doublement approuvés par le Législatif et le Judiciaire) non remplis par l’exécutif, elles se retrouvent sans soutien, lorsque les familles et les jeunes perdent leur emploi, ils deviennent sans-abri.

Parallèlement, les causes de corruption révélées à l’ANDIS (Institut National pour les Handicapés Physiques) ont progressé. Après la dénonciation du pot-de-vin de 3 % reçu de la société pharmaceutique Suizo Argentino par Karina Milei, 19 autres membres de cette institution publique se sont retrouvés impliqués dans le détournement de fonds qui aurait dû être destiné à des personnes handicapées, pour un bénéfice de 30 milliards de pesos.

Les récents accords entre l’Argentine et les États-Unis de Trump

L’Argentine vient de signer un accord commercial avec les États-Unis qui la place dans une relation de dépendance et de reddition. Cela implique une perte de souveraineté sur les ressources naturelles, le big data, les droits de l’homme et le développement industriel, une excellente ouverture du marché intérieur aux importations nord-américaines avec des taux bas. Les États-Unis imposent 113 obligations et l’Argentine seulement 2. Alors que les États-Unis supprimeront les droits de douane sur 1 675 produits importés d’Argentine, l’Argentine le fera pour 221 produits et facilitera l’entrée des voitures, de la viande et des produits agricoles américains. L’objectif est de rivaliser avec le poids de la Chine ainsi que les ressources appropriées en lithium, cuivre et minéraux critiques. Cependant, cela va à l’encontre de la force des BRICS et du multilatéralisme mondial actuel.

Selon l’ancien ambassadeur argentin en Chine, Vaca Narvaja, la chose la plus grave dans cet accord n’est pas le résultat négatif de la dépendance commerciale. C’est la dépendance aux « normes techniques, sanitaires, industrielles et technologiques définies par les industries nord-américaines, de l’industrie automobile aux dispositifs médicaux, de l’agroalimentaire aux services numériques. » Cela affecte les projets stratégiques d’exploration de l’énergie nucléaire avec la Chine, initiés par le gouvernement de Kirchner. Ce nouvel accord entre l’Argentine et les Etats-Unis passe discrètement dans les médias. Personne ne sait, personne ne l’a vu. Tout comme la réforme du travail il devrait également être débattu et décidé par le Parlement.

La souveraineté des provinces et les droits des travailleurs

Dans ce contexte, il existe des gouverneurs péronistes et progressistes de provinces telles qu’à Buenos Aires, Formosa, La Rioja, Santiago del Estero, La Pampa et la Terre de Feu qui résistent à la réforme du travail de Milei, avertissant qu’ils manqueront de ressources pour fournir des services à leurs populations.

La Terre de Feu est l’une des provinces qui sera la plus pénalisée si la nouvelle loi glaciaire est adoptée par le Congrès. Cette loi réduit les fonds nationaux qui soutiennent les coûts énergétiques des zones froides spéciales. Le gel de ce budget intervient au moment de cette large ouverture du gouvernement argentin aux groupes politico-financiers et militaires américains. C’est ainsi qu’un avion du Département de la Défense américain a atterri récemment à Ushuaia, capitale de la Terre de Feu, transgressant l’autonomie politique du gouvernement provincial.

Le journaliste et ancien combattant des Malouines Edgardo Esteban en a parlé. C’est un fait inquiétant tout comme pour la souveraineté du Venezuela qui a été transgressée par l’invasion et l’enlèvement de son président Nicolás Maduro et de la première dame Cília Flores. Ou pour Cuba victime du blocus qui reçoit une menace fatale des États-Unis. La déclaration de Scott Bessent, secrétaire américain au Trésor, selon laquelle l’objectif de l’administration américaine est de créer une « zone économique » de l’Alaska jusqu’à la pointe sud du continent, a suscité de nombreusedis préoccupations au sein de l’opposition.

Quelle alternative pour l’Argentine ?

Le défi de la nouvelle ère est de mettre la science et la technologie au service du bien-être social : réduction des heures de travail, temps restant pour la culture et les loisirs, sans réduire les salaires ni exclure le travail ; exploiter la production agro-industrielle avec moins de coûts et plus de rendement, une énergie bon marché et non polluante. Tout, avec plus d’État et de démocratie populaire. La Chine est un exemple montrant qu’il est possible d’améliorer la qualité de vie des êtres humains par la technologie.

La réforme, ou « contre-réforme du travail » dans le capitalisme néolibéral, est une technologie pour la concentration du capital, l’exclusion du travail au profit de grandes entreprises numériques, l’auto-emploi sans enregistrement ni droits. Les syndicats le définissent comme une réforme dictatoriale et répressive. Elle émerge dans le chaos de l’effondrement forcé de l’État, empêchant la réaction collective et sociale organisée des travailleurs au milieu d’une « anesthésie » ou d’un découragement induit par les réseaux sociaux colonisateurs de « l’antipolitique », de la « méritocratie contre les vagabonds ». Ainsi, le régime normalise la cruauté de licencier des délégués de l’hôpital pour enfants de Garahan ; il incite la haine et la violence chez les jeunes afin de justifier plus tard une loi visant à réduire l’âge légal pour voter au Congrès. Ainsi, la société est démobilisée pour résoudre les problèmes structurels des inégalités sociales.

La photo la plus importante de ce 11 février, montrant le mouvement massif, combatif et pacifique des travailleurs et des syndicats, se trouvait en arrière-plan. L’opposition dénonce le gouvernement pour s’être concentré sur la violence d’un minuscule groupe de provocateurs, lanceurs de bombes Molotov, dans un programme médiatique visant à vider la place, effrayer l’opinion publique et inciter à la répression policière avec plusieurs blessés et arrestations. Mais les syndicats continuent de se mobiliser pour débattre des mobilisations de rue ou s’ils doivent faire une grève générale dans le pays.

Le gouverneur Axel Kicillof a averti que cette réforme du travail survient au cœur d’une dictature comme celle de Martinez de Hoz. Il a appelé le mouvement d’opposition à créer une alternative, avec une clarté programmatique concrète pour surmonter le « découragement du peuple ». Le président brésilien Lula da Silva a déclaré : il est nécessaire d’être dans la rue, de mener la bataille culturelle, dans une guerre qui n’est pas électorale, mais entre vérité et mensonge. Le 11 février a réitéré l’urgence de la communication populaire, de clarifier les informations aux citoyens sur les points de rétrogradation de cette réforme du travail et de désigner des alternatives.

De notre correspondante en Argentine – 11 février 2026

Photo de une : La marche des syndicats du 11 février 2026 à Buenos Aires